Anthony Brault – Conférence gesticulée

Lyon, 1er arrondissement. J’entre dans le Shalala bar face à l’Alternatibar. Une cinquantaine de jeunes boivent des bières et mangent des planchas de produits du terroir. Ils ont la peau blanche et arborent des styles punk, anarchiste, écolo. Une absence de mixité sociale frappante.

On nous fait entrer dans une salle où nous sommes assis à l’étroit, tant que 6 personnes sont placées directement sur la scène. Il y a un chien qui passe de temps en temps. Anthony entre, s’assoit et pose sa pinte sur la table ronde posée devant lui. Il prend son temps, puis prend la parole.

Voici ce que j’en ai retenu.

A la fin des années 90, alors étudiant en économie, Anthony Brault est interpellé par un outil qui simule le futur de l’Humanité en fonction de plusieurs critères préalablement renseignés. Or dans tous les scenarii possibles, l’outil prédit une extinction de l’Humanité et de son système capitaliste. Pendant une dizaine d’années alors, il se passionne pour la fin de notre société et commence à faire des conférences à ce sujet dès 2008. Rapidement, l’aspect effrayant de ses annonces rebute ses auditeurs et il en vient à s’autocensurer. En effet, la théorie du pic du pétrole, les risques nucléaires, les dangers climatiques, la désertification des sols, la pollution des océans, la disparition de nombreuses espèces animales etc., ça peut terrifier.

En 2015 cependant, il découvre l’existence des collapsollogues, qui ne se gênent pas pour être très alarmants et qui captivent les foules ! Il stoppe donc son autocensure.

Après de nombreuses années de conférences sur la collapsologie et de nombreuses discussions avec son public, il en a soudain marre car quelque chose le dérange. Nos réactions à cette « fin du monde » qui approche sont souvent particulièrement aberrantes et paradoxales. Il nous invite à ne pas accepter les solutions toutes faites et à développer une réflexion critique et continue sur l’évolution de notre société.

Pour commencer, nous devons faire attention aux causes profondes de notre envie d’agir. On réagit selon nos peurs, et le sentiment d’urgence nous amène à réagir dans la précipitation.

Le monde ne va pas s’écrouler du jour au lendemain. Il n’y aura pas de hordes de population se battant entre elles et se précipitant sur l’eau et la nourriture. Ce ne sera pas comme dans The Walking Dead. L’effondrement serait plutôt long et insidieux : des crises économiques, des épidémies, des effets climatiques, des guerres etc., feront diminuer drastiquement et progressivement la population jusqu’à une probable extinction.

Majoritairement, ceux qui tentent de développer de nouvelles idéologies basées sur l’entraide et la bienveillance sont des personnes blanches de classe moyenne, à l’image de l’audience présente ce soir. Très peu de riches, très peu de pauvres. Ne sont-ce pas ceux qui se sentent menacés, qui ont peur de perdre quelque chose ?

Prenons les éco-lieux. Cela consiste en des personnes en bonne santé qui se réunissent entre elles pour développer un système basé sur la solidarité, le respect de la nature et de son prochain. Dit comme ça, cela parait tout à fait louable et vertueux pour la société. Cela dit, la solidarité ne consisterait-elle pas plutôt à aider les personnes « faibles » : enfants, personnes âgées, malades, handicapées ?

Avoir envie de vivre en ville ou à la campagne est une chose. Se réunir entre personnes de confiance à l’écart des autres ressemble plutôt à une fuite du milieu urbain, qui semble effrayant notamment à cause :

  • des hordes de gens pauvres qui vont se ruer dans les supermarchés et courir faire des réserves d’essence à la première pénurie
  • des masses de gens sales qui vont véhiculer des épidémies
  • de la criminalité et de l’insécurité qui risquent de s’y développer

Pourtant un système à grande échelle pourrait nous permettre de gérer les centrales nucléaires, l’énergie, les médicaments, l’eau, et les transports, et de limiter les dégâts.

Une catastrophe climatique peut autant toucher un petit village reculé qu’une grande ville. Un éco-lieu fera-t-il preuve de solidarité envers ceux qui connaissent un drame en ville ? Inversement sera-t-il aidé par la ville quand il sera concerné ?

Nous avons besoin d’une entraide qui existe à un niveau national.

La disparition progressive de la sécurité sociale, la dégénérescence des hôpitaux et de l’éducation représentent des privilèges qui disparaissent. Préserver sa sécurité et ses privilèges parce qu’elle se sent en danger est une des grandes sources de motivation (consciente ou inconsciente) de la classe moyenne.

Pour ce qui est des milieux populaires, jamais la solidarité et l’entraide n’en ont disparu. Certaines associations environnementales parlent d’intégrer les classes populaires à leur réflexion, et plus encore, elles ne comprennent pas pourquoi celles-ci ne font pas partie de leurs cercles de discussion. Elles croient inventer des systèmes de valeurs et pouvoir les inculquer à des personnes qui ne les ont jamais perdues. Elles feraient mieux de prendre les classes populaires comme modèle.

Quand on souhaite mieux consommer, local, bio, quand on s’engage dans une association pour la planète ou pour l’entraide, il s’agit d’une recherche de cohérence entre nos pensées et nos actes. On pense que bien agir, c’est essayer de ralentir le réchauffement de la planète (par peur des conséquences) et favoriser l’entraide entre les individus (pour sauver sa pomme !).

Toutefois, à y regarder de plus près, la cohérence est tout à fait individuelle. Choisissons un autre angle de vue, prenons un exemple fort : de la vision d’un immigré syrien. Notre comportement est à ses yeux incohérent. On parle d’entraide et de sauver la planète dans notre confort, sans vouloir prendre aucun risque. On ne souhaite bien évidemment pas héberger un immigré chez nous, tout en parlant avec bien-pensance de l’injustice de la société, de la solidarité qu’il faudrait mettre en place et d’arrêter l’eau du robinet quand on se brosse les dents.

On pense solidarité, on agit solitaire. On prépare notre solidarité entre nous pour le moment où nous perdrons nos privilèges, sans penser à aider ceux qui les ont déjà perdus ou n’en n’ont jamais eu. Ce n’est pas pour dire qui si vous n’hébergez pas d’immigrés vous êtes nuls, simplement pour vous invitez à faire preuve d’un peu d’humilité.

A la fin de sa conférence, il y eut de forts applaudissements. Puis une séance question s’est entamée. Il y eut de nombreuses félicitations et remerciements. Chacun a apprécié qu’on remette le fondement de ses idées en question.

Trois questions m’ont marqué.

Comment travailler main dans la main avec les classes populaires alors ?

Anthony a raconté que peu de temps avant, les gilets jaunes avaient fait un appel aux associations pour les aider à organiser un évènement, et que très peu d’associations ont répondu présent. Cela commence donc déjà avec une question de volonté. Ensuite, pour nous éclairer sur des méthodes existantes, il nous a conseillé de lire Saul Alinsky.

Es-tu optimiste ou pessimiste pour l’avenir ?

Anthony a répondu qu’il ne savait pas ce que voulait dire optimiste ou pessimiste. Est-ce qu’être pessimiste veut dire penser que le futur sera pire que le présent ? Après tout, nos ancêtres ont vécu des sacrés moments (guerres, épidémies, famine, pauvreté…) que peu de personnes voudraient échanger contre leur situation actuelle. Ce n’est pas parce que notre avenir est incertain qu’il faut croire qu’on va vivre le pire moment de l’Humanité. Ou cela veut dire envisager le scenario le moins pire parmi ceux qui semblent probables ? Dans ce cas on ne sait absolument pas ce qui va vraiment arriver, ni pour notre cas individuel, ni pour la France, ni pour le monde, ni pour la planète.

Faut-il faire des enfants ?

Pourquoi ne pas en faire ? De la même manière que nos ancêtres se sont débrouillés au mieux qu’ils ont pu dans leur vie, nous ferons pareil, et nos enfants feront pareil. S’ils ne veulent pas vivre, ils auront toujours la solution du suicide.

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